Seiko 1969 : la montre japonaise qui a sauvé l’horlogerie suisse
Le 25 décembre 1969, Seiko présentait une montre cent fois plus précise que tout ce qui existait. La Suisse a mis quinze ans à comprendre qu’elle venait d’être sauvée.
Par Hélène Cardon · · 6 min de lecture

© Antigravity AI
Le 25 décembre 1969, dans un grand magasin de Tokyo, Seiko mettait en vente cent exemplaires d’une montre qui allait, sans bruit, faire basculer une industrie entière. La Seiko Astron 35SQ, conçue par Kazunari Sasaki dans les ateliers de Suwa Seikosha, était la première montre-bracelet à quartz commercialisée au monde. Son prix : quatre cent cinquante mille yens, l’équivalent d’une Toyota Corolla neuve. Sa précision : plus ou moins zéro virgule deux seconde par jour. Soit cent fois mieux que les meilleurs chronomètres mécaniques certifiés de l’époque.
Le slogan publicitaire ne s’embarrassait pas de modestie : « Someday, all watches will be made this way. »
L’effondrement suisse
La Suisse n’a pas immédiatement compris ce qui lui arrivait. Quand elle l’a compris, c’était trop tard. En treize ans, entre 1970 et 1983, le nombre de manufactures suisses est passé de mille six cents à six cents. Les emplois horlogers, de quatre-vingt-dix mille à vingt-huit mille en 1988. Des villes entières du Jura ont vu leurs ateliers fermer. Le calibre Beta 21 du consortium CEH, lancé en 1970 comme réponse suisse au quartz japonais, n’a jamais réussi à rattraper son retard.
Hayek, la SMH, et l’invention de l’émotion
Le sursaut viendra d’ailleurs. En 1983, après la fusion forcée d’ASUAG et SSIH, Nicolas G. Hayek prend les commandes de la nouvelle SMH (future Swatch Group). Sa stratégie tient en deux temps : d’abord, contre-attaquer sur le terrain de l’industrie de masse avec la Swatch. Ensuite, et c’est l’intuition décisive, repositionner toute l’horlogerie mécanique suisse sur le terrain du luxe artisanal.
Vendre de l’émotion, pas de la précision. Nicolas G. Hayek, lors d’un conseil d’administration de la SMH.
Le pari fonctionne. Au début des années 1990, le Swiss made mécanique redevient désirable, non plus parce qu’il est précis, mais parce qu’il est fait. Patek Philippe, Audemars Piguet, Rolex retrouvent leur statut. L’industrie suisse renaît, transformée.
Le paradoxe de la dette
C’est ici que l’histoire devient ironique. Sans la Seiko Astron, l’horlogerie suisse n’aurait probablement jamais opéré ce repositionnement. Elle aurait continué à concurrencer la précision sur le terrain de la précision, un combat qu’elle aurait perdu à terme. C’est le quartz japonais qui l’a forcée à choisir le terrain de l’art. Soixante ans plus tard, dans un atelier de Renens, un horloger penché sur son établi devrait, en toute justice, un merci silencieux à Kazunari Sasaki.
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